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Des baraques de chantier en bois pour l’ouverture d’une route royale en 1766

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<p>Vue d’ensemble du moulin à scie d’Ourdis-Cotdoussans (Hautes-Pyrénées).</p>

Crédit photo M. Bartoli

D’abord un projet de route

Notre histoire commence en 1716 quand il parut indispensable de réaliser une route entre le Languedoc et l’Auvergne [1]. D’Alès au Puy, fallait-il passer par le Gévaudan ou le Vivarais ? Pour ceux qui connaissent ces régions, un trajet par Villefort et Langogne valait-il mieux que celui par Aubenas puis remonter la vallée de l’Ardèche ? De 1724 à 1737, fut étudié le premier tracé dont l’estimation s’éleva à plus de 1 000 000 de livres. Le Vivarais, délaissé, plaida [2] pour un contre-projet dont le morceau de bravoure était de monter la « côte de Mayres ». La levée des plans et la mise au point des devis demandèrent 10 ans et… 120 000 livres. Il montra que cette route serait plus courte de 30 lieues (environ 130 km) et bien moins chère. En 1758 le roi se décida pour le tracé du Vivarais. Un accord de financement trouvé entre les États du Languedoc et le roi, les différents chantiers furent mis en adjudication tout de suite : les ouvrages d’art d’abord (trois ponts) puis, en 1764, les 6,054 lieues (27 km) de la côte de Mayres avec ses 27 ponts ou ponceaux. Le chantier dura 15 ans. Cette route assez sportive est devenue la RN 102.

Un entrepreneur de Beaucaire remporta l’adjudication (pour 534 000 livres) et construisit d’abord des baraques ou ateliers pour loger les ouvriers, les outils, les forges etc. Voilà enfin les baraques du titre ! Les planches pour les construire provenaient de la vaste sapinière de l’abbaye de Mazan, devenue forêt domaniale.

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<p>Les planches des baraques du chantier de la côte de Mayres venaient de la forêt de Mazan.</p>
Crédit photo : Géoportail

La visite de la forêt de l’abbaye de Mazan en 1766

Le 18 juillet 1766, le maître particulier de la maîtrise de Villeneuve-de-Berg – bastide royale à 20 km à l’est d’Aubenas – partait avec son greffier pour réaliser la « visite des bois de l’abbaye de Mazan […] en exécution de la lettre missive de M. le grand maître des Eaux et Forêts au département du Languedoc » [3]. Encore aujourd’hui aller de Villeneuve à Mazan est une expédition, alors, à l’époque… seize heures de cheval.

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Crédit photo :

« Du vendredi dix-huitième jour du mois de juillet mille sept cents soixante-six, à quatre heures du matin, sommes partis dudit Villeneuve, séjour ordinaire de notre résidence, et sommes arrivés à ladite abbaye à huit heures du soir. »

Durant cinq jours, avec le plus grand soin, le maître particulier et son greffier parcoururent tous les cantons de la forêt de Mazan. Ils cherchaient à vérifier si l’état des peuplements pouvait permettre « de réduire en planches ou en bois de charpente les arbres qu’ils voulaient exploiter si la construction du moulin à scie que l’abbaye demandait à Sa Majesté la permission d’établir ». Le 24 juillet, ils rendaient compte au prieur de ce qu’ils avaient vu. Le ton de leur écrit est bien plus mesuré que l’emportement qui a dû prévaloir à l’oral lorsqu’est « fait le détail de tout ce qu’ils avaient aperçu et qui ne tendent à rien moins que la destruction totale de leur bois ». La longue liste alors faite donne une image très concrète de l’état de cette forêt et de son utilisation au milieu du XVIIIe siècle. Il avait été constaté :

- "qu’il n’est aucune partie de leur bois où on n’ait fait des défrichements très considérables soit en arrachant les jeunes plantes de hêtre et de sapin soit en coupant la futaie à quatre et cinq pieds de haut soit en y mettant le feu" ;

- "que dans différents triages, nous avons aperçu un nombre infini des plus beaux arbres qui avaient été talés à demi pied de profondeur par les gerliers, cercliers, etc., ce qui occasionne le dépérissement prochain desdits arbres" ;

- "que toutes les prairies, champs, jardins, chènevières de tous les villages, hameaux et métairies voisines étaient clos avec des jeunes plantes de sapin" ;

- "que pour les sortir des forêts, l’on pratiquait chaque jour des routes de trois et quatre pieds de large, que pour former lesdites routes l’on abattait une grande quantité de beaux arbres qui pourrissaient dans le bois" ;

- "que l’on faisait de paître le bétail gros et menu dans tous les bois ce qui faisait périr tous les jeunes rejets soit parce qu’ils étaient broutés soit parce qu’ils étaient foulés aux pieds" ;

- "que l’on pratiquait des charbonnières non seulement à la rive mais même dans le centre de leur bois ce qui pourrait aisément en occasionner l’incendie général" ;

- "que le bois gisant était en si grande quantité qu’il suffirait pendant plus de trente ans pour le chauffage de tous les villages et hameaux de trois lieues à la ronde" ;

- "que tout cela joint avec la consommation nécessaire qui se faisait soit pour le chauffage soit pour les réparations et nouvelles constructions, les maisons étant toutes de bois qu’il faut renouveler au moins tous les cinq ans tant à cause des neiges qui les affaissent que à cause de l’humidité qui les pourrit occasionnerait infailliblement la ruine entière et prochaine de leurs bois".

Chaque hameau installé à proximité de la forêt de Mazan y avait droit d’usage et ce sont les usagers « gens féroces introuvables et aussi barbares que des Hurons, ils ne vont jamais dans les bois qu’avec toutes sortes d’armes », et pillent, défrichent et ruinent la forêt répond le prieur. L’abbaye avait « deux gardes occupés sans cesse à veiller dans les bois ; ils sont souvent menacés et même terrifiés et obligés de se sauver pour ne pas exposer leur vie. Ils tâcheront de se procurer un troisième garde pour veiller encore avec plus de soin à la conservation de leurs bois ». La surexploitation – surtout une exploitation anarchique – de la forêt de Mazan n’était alors pas nouvelle. En 1669 déjà, lors de la réformation de Colbert, 68 % des peuplements avaient été qualifiés de « pillés et dégradés ».

Le prieur expliquait alors pourquoi il serait utile de construire un moulin à scie. Sur ces « montagnes très rapides, la plupart inaccessibles, il en coûterait des frais immenses pour en sortir les arbres », on ne pouvait sortir que des planches et que justement, une formidable occasion se présentait pour ces matériaux : « la Province [du Languedoc] faisant construire un chemin à la côte de Mayres qui ne les en éloigne que de demi lieue ». Et le prieur de poursuivre :

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Crédit photo :

« les entrepreneurs ont besoin d’une grande quantité de planches et de soliveaux, soit pour la construction des maisons ou baraques pour le logement des ouvriers soit pour celles des Ponts et Chaussées au nombre de trente-six que l’on doit faire à la dite côte, que leurs forêts étant les seules à portée d’où lesdits entrepreneurs puissent tirer lesdites planches, il leur importerait extrêmement aussi bien qu’à la province pour la célérité desdits ouvrages qu’il plut à Sa Majesté de leur permettre de construire un moulin à scie qui leur donnera la facilité de faire les fournitures nécessaires. »

Image d’un moulin à scie

L’abbaye de Mazan avait déjà étudié avec précision et, sans nul doute, enthousiasme, la construction du moulin à scie : « Que par un canal d’environ deux cents toises de long, ils conduiraient les eaux du ruisseau de Mazan jusque à la montagne située au levant de la maison, que delà, l’eau tombant avec rapidité par un canal de sapin, ferait tourner la roue qui est l’âme de la scie, que le corps de ladite scie ne devant être porté que sur quatre piliers formé chacun par trois ais [4] de sapin, serait d’une construction très peu coûteuse, que, compris le transport des bois, la construction des roues, les ferrements [5], les frais du canal, il n’en coûterait guère plus de six cents livres, qu’elle pourrait leur rapporter chaque année environ cinq cents écus ou, tout au plus, seize cents livres, distrait les frais nécessaires soit pour couper et préparer les rouleaux [6] qui doivent être sciés, soit pour les apporter, soit pour les gages d’un domestique qui sera uniquement occupé à servir la scie ».

Les dimensions des planches étaient déjà prévues : « Le projet est de réduire les planches d’un pouce d’épaisseur, de dix-huit ou vingt de largeur sur six pieds de longueur les plus gros rouleaux et de réduire en soliveaux, les pointes de sapin que, de cette façon, ils mettraient à profit le corps entier des arbres qu’ils sont dans le dessein de commencer de faire scier les troncs, pointes et rouleaux gisant dans les bois qui ont été coupés par les usagers ».

Datant de 1820, il existe, dans la commune d’Ourdis-Cotdoussans (Hautes-Pyrénées, non loin de Lourdes), un superbe moulin à scie [7]. Il est donc presque contemporain de celui construit par l’abbaye de Mazan. C’est un bâtiment minuscule pour qui connaît les scieries actuelles. Les capacités de telles installations étaient d’environ 200 à 500 m³… par an ! Elles ne fonctionnaient pas en hiver, à ces époques les rivières pouvaient geler et la neige compliquait les débardages.

Ancêtre des scieries modernes, un moulin à scie utilise l’énergie hydraulique en transformant le mouvement rotatif d’une roue à aubes en un mouvement alternatif à l’aide d’un système manivelle/bielle. Il n’était pas besoin d’une chute importante : nous-mêmes sommes capables de scier une grume à la main et les scieurs de long étaient des moulins à scie non mécanisés. La bielle fait monter et descendre la lame verticale qui coulisse dans un cadre fixe. Le bois est scié lors de la descente de la lame. Le rouleau de sapin à débiter est fixé dans un chariot - de six pieds de long bien sûr - qui peut se déplacer horizontalement sur des rails en bois. À chaque descente de la scie, le scieur le fait avancer avec son pied à l’aide d’une grosse roue dentée en bois. Lorsque la coupe d’une planche est terminée, le chariot est tiré manuellement vers l’arrière pour reprendre sa position de départ et le rouleau rapproché d’un pouce de la scie pour obtenir cette épaisseur à la planche.

Épilogue

Sous le nom de « scierie de Mazan », ce moulin figure sur un plan de 1831, aujourd’hui, il n’en reste que quelques pierres alignées. Nous avons été très heureux de pouvoir relier l’histoire de la belle forêt de Mazan que nous parcourions déjà en 1960 dans les pas du professeur d’aménagement de l’École nationale des Eaux et Forêts (ENEF) à celle d’une route dont nous connaissons tous les virages. Nous avons surtout découvert que les constructions modulaires de chantier, popularisées par Algeco, existent depuis fort longtemps.

[1] Ces renseignements sont issus de l’article de Laganier R., 1985 - La liaison du Sud-Est au plateau central (par la côte de Mayres-La Chavade, Ardèche), Mémoire d’Ardèche et temps présent, n° 7/8, pp. 16-33.

[2] Parmi les arguments en faveur de ce tracé, les États du Languedoc présentèrent la possibilité d’y faire passer des sapins-mâts pour la Marine. La Forêt Privée a traité de ces arbres extraordinaires dans son n° 379 (mai-juin 2021).

[3] Cette citation et toutes celles qui suivent : archives nationales, Q 1, 33.

[4] Planches.

[5] Les lames de la scie.

[6] Sur les coupes, les troncs étaient découpés en billons (appelés « rouleaux ») de la longueur des futures planches, les six pieds dont parle le prieur. Une paire de vaches débardait jusqu’à la scie deux ou trois rouleaux installés sur un traîneau.

[7] Cette scierie est devenue propriété communale. Pour éviter son fonctionnement indu, la roue à aubes en a été enlevée.

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