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Forêts réquisitionnées par la finance ? Les NAC, nouvelle classe d'actifs à la bourse de New-York

Schéma cycle du carbone Giec

Cycle du carbone en forêt et ordres de grandeur à l'échelle mondiale en milliards de tonnes de carbone (MtC) par an.

Crédit photo ONF - Giec
La « décarbonation » est un cadre promu par les agendas internationaux permettant de redistribuer les cartes de l’économie, voire les terres. Basée sur la forêt, la filière bois est en première ligne face à ce maelstrom à épicentre financier. Le 14 septembre, un outil est né à la bourse de New-York, les Natural Assets Companies (NAC), dont l’objectif est la détention des droits sur les services écosystémiques.

La Banque interaméricaine de développement (BID) a rapporté dans un communiqué le 14 septembre 2021 la naissance d’une nouvelle classe d'actifs cotés en bourse appelée Natural Asset Companies, ou NAC, développé conjointement par la Bourse de New York (NYSE), qui fait partie d'Intercontinental Exchange, Inc. (ICE), l'un des principaux fournisseurs mondiaux d'infrastructures de données, de technologie et de marché, et par Intrinsic Exchange Group (IEG), dont les investisseurs fondateurs sont la BID et la fondation Rockefeller. 
« Les NAC sont des entreprises durables qui détiennent les droits sur les services écosystémiques produits par les terres naturelles, exploitées ou hybrides », précise le communiqué. « Elles seront cotées et négociées sur le NYSE, créant un nouveau marché dont les actifs génèrent des milliards de dollars en services écosystémiques chaque année ». D’après la BID, « à l'échelle mondiale, les actifs naturels produisent environ 125.000 milliards de dollars par an en services écosystémiques, tels que la séquestration du carbone, la biodiversité et l'eau potable. La formidable production souligne le potentiel financier d'une classe d'actifs entièrement basée sur l'investissement environnemental ».
La banque note encore qu’« ensemble, IEG et le NYSE permettront aux investisseurs d'accéder à la réserve de richesse de la nature ». «Avec l'introduction de Natural Asset Companies, le NYSE fournira aux investisseurs un mécanisme innovant pour soutenir financièrement les initiatives de développement durable qu'ils jugent essentielles pour notre avenir », a déclaré pour sa part Stacey Cunningham, présidente du NYSE Group.
IEG, qui a reçu un financement initial d'IDB Lab et d'IDB, de la Fondation Rockefeller, d'Aberdare Ventures et d'Entertaining Ideas, conseille actuellement un certain nombre de pays souverains, de propriétaires fonciers privés et d'entreprises publiques sur la création potentielle de NAC, précise le communiqué de la BID. Dans le secteur privé, IEG prévoit annoncer son premier partenariat plus tard cet automne en collaboration avec une multinationale.

Tout le carbone du monde !
Si l’état d’urgence sanitaire a généré de grands bouleversements dans notre société – en témoigne l’essor actuel du numérique dans toutes les activités, de la gestion forestière à la construction –, le thème de la « décarbonation » en produit en parallèle de conséquents – le dénigrement récent de la maison individuelle en constituant un exemple*. À n’en pas douter, les NAC en sont un immense. 
Car ce lancement à la bourse de New-York ce mois de septembre 2021 d’une nouvelle classe d'actifs et d’un véhicule de cotation connexe constitue assurément une indication d’une nouvelle tendance : non pas à posséder tout l’argent du monde mais tout le carbone du monde ! Il est vrai que dopé à la communication sur le changement climatique, le carbone a meilleure presse que l’argent (ne voir ici aucune allusion à la planche à billet) !
L’économie du carbone est inscrite dans l’agenda de grandes instances internationales (programme de développement durable à l’horizon 2030, intitulé Agenda 2030, adopté par l’ONU en 2015, décliné par toutes les organisations onusiennes et les Etats**), européennes (Green deal de la Commission européenne), et de coopération public/privé (propositions du Forum économique de Davos). 
Si ces différents documents de communication, par leurs habiles formulations, donnent à penser que ces instances ont à cœur de créer un monde sans inégalité et à l’abri du changement climatique, l’étude plus poussée des modalités de transformation proposées dévoilent des orientations susceptibles d’entraîner par de savants mécanismes financiers des pertes de souveraineté des États, de leurs citoyens, et d’une grande part des acteurs économiques. 
Et des propriétaires forestiers. Ainsi, récemment, les associations représentant les propriétaires forestiers européens ont-elles exprimé leur désarroi face à des politiques européennes qu’elles ne comprennent plus, des contradictions s’étant révélées entre le projet de stratégie forestière européenne et d’autres stratégies qu’elles avaient prises pour des indications d’une vision conforme à leurs attentes. 
L’examen des mécanismes financiers en train de se mettre en place pour « réguler la décarbonation » permet de comprendre ce qu’impliquent en réalité les discours rassurant des partisans de la gouvernance mondiale à l’origine des agendas sus-mentionnés : une financiarisation « autrement » basée sur le prélèvement d’une dîme de « décarbonation » auprès des entreprises et sur la vente de carbone. Dans ce contexte, la nature – et les forêts en particulier – deviennent pour les banques et les fonds d’investissements le nouvel or, dont l’appropriation est rendue possible par l’ingénierie financière basée sur les services écosystémiques*** (et peu importe que des chercheurs aient souligné la difficulté voire l’impossibilité à mesurer les services écosystémiques : transparence et finance ne sont pas sœurs).
D’ores et déjà, à l’occasion d’échanges sur les projets forestiers labellisés bas carbone, la question de la transférabilité de la propriété du carbone a été évoquée. Dans ce cas du label bas-carbone, imaginer que le carbone pourra un jour devenir la propriété du financeur, c’est aussi imaginer que celui-ci pourra un jour le vendre sous la forme qu’il veut (sous la forme de carbone pour spéculer ou sous la forme d’arbres exploités pour répondre à un besoin de liquidités). Le propriétaire aurait alors perdu sa souveraineté au profit du financeur. Quant à la filière bois, elle verrait un nouvel usage du bois entrer potentiellement en conflit avec ceux déjà existant. Pour l’heure, le carbone des projets forestiers labellisés bas carbone n’est pas cessible. Mais qui sait si les NAC ne viendront pas à terme bousculer cette intention.
 

* Le 14 octobre 2021, la ministre déléguée au Logement a annoncé une « guerre cuturelle » (sic) contre le modèle de la maison individuelle qui ne répondrait pas au exigences de développement durable. Rappelons que selon l’Enquête nationale de la construction bois, sur les 22.500 logements bois construits en 2020, 12.930 étaient des maisons individuelles.

** Le délégué interministériel au Développement durable, Thomas Lesueur, par ailleurs commissaire général au Développement durable au ministère de la Transition écologique, assure la coordination de l’Agenda 2030 au niveau de l’État français. Sous sa responsabilité, la délégation au Développement durable, au sein du commissariat général au Développement durable, est la cheville ouvrière de l’animation de la mise en œuvre nationale de l’Agenda 2030.

*** Voir à ce sujet le livre « La Forêt – Une nature menacée – Agir pour la sauvegarder » par F. Tisserand, Éditions Cabedita, 2018

 

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