Débusquage : de la traction animale aux chevaux des moteurs de skidders

Le 25 janvier 2021

À quelques mois de la retraite, Philippe Serré revient sur une carrière professionnelle entièrement consacrée au débusquage. Formé aux côtés de son père, Philippe a vidangé sa première grume à l’âge de 11 ans avec le skidder familial Agrip JD 5000 dans sa région de l’orléanais. Passionné d’histoire des débusqueurs, il partage avec entrain ses connaissances et souvenirs sur «tous ces pionniers qui, dans leurs modestes ateliers, ont révolutionné la mécanisation forestière».

LBI – Quelles sont les grandes évolutions du débusquage de 1930 à 1945 ? Que dire de l’apparition des tracteurs intervenant en forêt ?
Philippe Serré : Dans les années 1920 et 1930, les moyens pour l’exploitation forestière commencent à évoluer vers une mécanisation en utilisant parfois des engins et outils issus de la première guerre mondiale. Cependant, là où la main d’œuvre est suffisante, la traction animale reste dominante.
En Amérique du Nord, l’utilisation de triqueballes à grandes roues, appelés «Big wheels», permet le débardage des charges plus importantes. Equipés de triqueballes, les tracteurs à vapeur font leur apparition. Mais ces engins, lourds et peu maniables, sont vite remplacés par les tracteurs à chenilles. Ces chenillards sont souvent attelés à une arche de débardage (chariot plus court que le triqueballe). L’arche de débardage peut être montée sur un train de chenilles ou sur des roues de fer.
En France, l’entreprise Poclain propose des triqueballes métalliques destinés à la traction animale et automobile. Les agriculteurs débardeurs et les rouliers assurent l’approvisionnement en bois des scieries. Quelques chenillards issus de la première guerre pour le transport des canons sont utilisés en débardage : Holt américain et Renault français. Forte de son expérience en camions militaires sur quatre roues motrices, la marque française Latil propose un tracteur tout terrain à quatre roues motrices et directrices : son utilisation reste cependant très limitée en forêt. La deuxième guerre mondiale, avec les pénuries de pétrole, a ralenti l’utilisation des engins motorisés même si le recours aux moteurs gazogènes a pu permettre de faire fonctionner certains véhicules.

LBI – Quelles sont les évolutions majeures concernant les tracteurs forestiers pendant les Trente glorieuses de 1945 à 1975 ?
P. S. : La reprise des activités forestières après-guerre se fait en employant des moyens modestes. Il faut attendre les années 50 pour une reprise de l’évolution de la mécanisation forestière, avec l’utilisation des tracteurs agricoles à pneus. Au milieu des années 1950, les tracteurs à quatre roues motrices ont sérieusement modernisé le débardage : le tracteur Latil s’est vite imposé, suivi de l’Agrip, un autre petit tracteur conçu à Lignières, dans le Cher, par Maurice Duprat. Comme son concurrent Latil, il est équipé d’une bêche et d’un treuil : son prix bien plus abordable va lui permettre d’inonder le marché, notamment à partir du modèle ARD 40 développant une puissance de 40 chevaux. De son côté, la société Labourier, un constructeur du Jura, commercialise son tracteur CL 4, un modèle équivalent. Ensuite, d’autres marques font leur apparition : Gardrat, de Saintes, en Charentes-Maritimes, Barnier en Isère ou encore Merry, de Château-Landon, en Seine-et-Marne. Les anciens camions militaires américains, genre GMC (General Motors Cars), sont aussi employés au débardage : le dernier essieu est supprimé pour avoir une conversion en 4 x 4 et un treuil est ajouté avec une arche de levage. Dès lors, les tracteurs agricoles utilisés en forêt ont rapidement remplacé les chevaux dans les coupes accessibles et à terrains portants. De nombreux tracteurs sont équipés d’un treuil de GMC, certaines marques proposent un montage forestier d’origine, dont SFV (Société française de Vierzon) et Sift. L’équipement des treuils forestiers est complété d’une bêche d’ancrage complète ou bien d’une petite lame légère qui se relève à l’aide d’une chaîne, les tracteurs à cette époque étant dépourvus de relevage hydraulique. Les treuils Silvant sont très appréciés mais l’utilisation des triqueballes reste nécessaire pour les gros bois. En Allemagne, les petits tracteurs à quatre roues motrices se développent aussi, notamment les modèles Unimog MB Trac. Outre-Rhin, il y a également beaucoup de constructeurs de treuil comma Adler ou Schlang & Reichart qui, dès le début des années 60, innovent avec les double-treuils à tablier.

Photo : Essai pour l’Agrip ARD 60 avec sa nouvelle calandre forestière présentée en 1960. (Crédit : Agrip SAS)

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