Aquitaine / Bâtiments de grande hauteur : le rêve prend forme

Le 9 juin 2016

Mettre du bois dans la «ville de pierre», c’est une révolution qui s’inscrit dans l’opération Euratlantique à Bordeaux, avec la commande de deux tours emblématiques par leur hauteur – R+17– et par la mise en œuvre structurelle du matériau bois.

Responsable du développement de la construction au pôle industries bois construction de FCBA, Patrick Molinié s’occupe de construction bois et de bois construction. Son rôle : monter des projets et dynamiser des initiatives, de la participation au Plan Bois – avec l’animation de «Défi construction» du Comité stratégique de la filière bois (CSF) – au lancement d’opérations, du type des tours bois Euratlantique à Bordeaux, en accompagnant l’aménageur et des initiatives industrielles pour accéder au marché.

L’incubateur

Patrick Molinié rappelle «l’union sacrée» autour du programme Baobab (bâtiment en hauteur bois associé aux biosourcés). «On ne s’est pas trompé sur cette vision prospective».
Le bilan est favorable. Baobab a permis d’«embarquer» des industriels volontaires qui ont pris des risques : le lot-et-garonnais Sacba et le girondin IBS et «un pool d’institutionnels», pour essayer d’avancer ensemble : «convaincre les maîtres d’œuvre, dynamiser les industriels et favoriser le bois local, en particulier le pin maritime».
Baobab a été reconnu comme un projet majeur par le ministère en charge du Logement et labellisé par le pôle de compétitivité Xylofutur.
L’initiative s’exporte ailleurs en France : accompagnement stratégique de la Dreal en Bourgogne sur B3 (Bois Bourgogne bâtiment), appui technique et évaluation des procédés innovants pour Vinci dans l’opération Epamarne sur le modèle Euratlantique. «Ici, on est l’incubateur», résume Patrick Molinié.
Dans le même sens, Adivbois, au travers d’un travail collectif, veut généraliser des solutions permettant de proposer le bois pour des bâtiments de grande hauteur.
La dynamique est internationale : FCBA a signé en 2015 un accord de partenariat au Québec avec son homologue canadien. Et au Japon, Patrick Molinié a présenté la stratégie française en termes d’immeubles bois moyenne et grande hauteur.

Deux tours de 55 mètres

Depuis 2011, FCBA s’intéresse à cette problématique. Dès l’arrivée d’Euratlantique à Bordeaux, Patrick Molinié avait rencontré l’aménageur parce qu’«un EPA a vocation à porter de l’innovation». Aujourd’hui, il constate que le marché bouge et que l’ingénierie se structure et accompagne.
«Tout ce qu’on avait imaginé en 2011 se concrétise dans un temps qui correspond à la vie des entreprises, à court et moyen terme» : la première poutre du programme tertiaire de Pichet pour un bâtiment de moyenne hauteur et la première unité de fabrication de CLT (cross laminated timber) en Aquitaine chez Sacba en sont l’illustration.
«Encore faut-il que l’industrie soit en mesure d’y répondre. Est-ce que cela va bénéficier à la ressource forestière française ?» Deux questions essentielles à laquelle ce qui est en train de se passer à Bordeaux apporte des éléments de réponse : des projets de tours portés par des privés, avec des industriels régionaux de la filière et dans lesquels le bois local peut trouver sa place.
Assistance en maîtrise d’ouvrage pour Pichet, appui technique et expertise pour IBS, pour l’acoustique notamment, accompagnement technique de l’innovation via Synerbois pour accompagner la mise sur le marché de produit CLT avec Sacba, les équipes de FCBA apportent leur expertise dans ces programmes.

Le bois en structurel

Assistant en maîtrise d’ouvrage public pour l’EPA Euratlantique, FCBA a été missionné pour assurer l’expertise, c’est-à-dire l’évaluation technique des projets pour le volet bois qui pesait 40% de la notation.
Deux tours de 55 mètres de hauteur sortiront de terre en 2018. L’appel d’offres a reçu 9 réponses au lieu des 3 visées. Avec «le souci de tirer parti d’une compétition dont le succès nous a dépassés», l’aménageur a, à la surprise générale, distingué deux projets.
Le directeur d’Euratlantique, Stephan de Faÿ, insiste sur le côté «emblématique» de l’opération et sur ses motivations : «développer un territoire bas carbone et préserver les ressources naturelles, soutenir le développement économique de la filière bois locale et nationale, diminuer les nuisances de chantier». Cela s’accompagne d’un engagement de «commande régulière et massive : 25.000 m2 de surface de plancher par an, en structure interne en bois». Stephan de Faÿ insiste sur la volonté de «contribuer à la structuration de la filière industrielle française», avec du bois «produit et transformé» en France.
9 groupes ont répondu à l’appel d’offres là où on en prévoyait 3. Chaque programme a engagé 100.000 à 200.000 euros d’études de faisabilité ! Les projets ont été jugés sur 4 critères : qualité de la programmation (25%), qualités architecturale et urbaine (30%), faisabilité technique, environnementale, part d’utilisation de bois et retombées économiques pour la filière bois construction (30%) et critères économiques (15%). Le prix était fixé à l’avance «pour ne juger que sur des critères de qualité».
«Une consultation exigeante : plus de 50 mètres de hauteur en structure bois, c’est du jamais fait au monde, même si des projets existent», soulignait Stephan de Faÿ à l’occasion de la proclamation des résultats. Il évoquait «un ordre de grandeur de prix» de 3.500 euros/m2.

Le bon système constructif au bon endroit

L’avenir, c’est la mixité des solutions constructives, notamment une combinaison poteau poutre et CLT : «Le bon système constructif bois au bon endroit», résume Patrick Molinié.
Pour la tour Hyperion, Eiffage immobilier a confié le projet à l’agence d’architecture Jean-Paul Viguier et associés. Celui-ci a choisi le béton pour les trois premiers niveaux et le noyau central qui assure le contreventement. Il le mixe avec une ossature bois constituée de poteaux poutres, avec du pin maritime pour les murs à ossature bois et de l’épicéa pour les poutres et poteaux porteurs en lamellé-collé ainsi que des planchers et cloisons en CLT. L’architecte ne montre pas le bois, si ce n’est pour les plans horizontaux sous les balcons, visibles depuis le sol, qui font ressembler la tour à un arbre. Deux entreprises aquitaines sont associées au projet : la girondine Lamecol (charpente et ossature bois) et la lot-et-garonnaise Sacba (lamellé collé et CLT).
La tour Silva associe Kaufman & Broad et les architectes Art & Build, Studio Bellecour à un panel d’entreprises de la filière bois : Techniwood, Elioth (filiale d’Egis) et les locaux Integral Bois System (33) et à nouveau Sacba. Le projet affiche «plus de 80% de bois, 18 étages sur 50 m de haut… et une structure primaire à colombages géants». Le cœur en bois du bâtiment sera «caché». Là encore, les maîtres mots sont «vitrine de la filière bois locale et reproductivité», annonçaient les acteurs du projet en le présentant à Arc en Rêve : façades en pin Techniwood avec le procédé de panneaux blocs à structure bois ; poteaux poutres avec des dalles en CLT, contreventement avec des éléments en lamellé-collé «qui se voient de loin».
Les projets sont là, les résultats vont se voir assez rapidement. La première tour devrait démarrer d’ici la fin 2017 sur un chantier qui durera près de deux ans, la seconde devrait accuser 6 à 9 mois de décalage pour des raisons de maîtrise foncière, «La grande hauteur va décomplexer la moyenne hauteur», lance Patrick Molinié, qui annonce que FCBA et Adivbois souhaitent collaborer pour organiser en 2017 le premier congrès mondial sur les immeubles bois de moyenne et grande hauteur.

De notre correspondante
Pierrette Castagné